Le poids des mots

Al-Hûb, Al-îshq, Al-hawa, Al-gharam … La langue arabe réserve à l’amour une déclinaison linguistique bien fournie. On peut en préciser l’intensité, la ferveur, le degré et bon nombre de poètes et de poétesses arabes ont jonglé avec ces ficelles afin de produire les plus belles œuvres pour enivrer les âmes amoureuses.

Nommer le sexe

L’amour a donc une place importante dans la linguistique arabe et dans l’histoire de la civilisation arabe. Il est intéressant de se poser la question de pourquoi lorsque l’on veut parler de sexualité en arabe, on en écarte l’amour et nous nous retrouvons ainsi à devoir utiliser des termes implicites, des mots à double sens. L’acte en lui-même à savoir : “faire l’amour” est réduit, d’un point de vue linguistique, à n’être qu’un acte froid, figé : “pratiquer le sexe” (Cf : Moumarassatou al jinss).

Pour ce qui est des préliminaires, nous allons devoir utiliser des termes non explicites, qui sous-entendent les choses, (Cf : Almudaeaba), ou nous tomberons très vite dans la froideur anatomique. Plus grave encore, dans certains dialectes, notamment les dialectes nord-africains, nous n’avons aucun mot, nous ferons donc bien souvent appel à des termes en arabe littérale pour éviter de tomber dans la vulgarité ou dans la violence. En effet, les termes utilisés dans ces dialectes sous entendent une humiliation subie par les femmes à la suite de ces actes, la sexualité en devient alors “sale”, vulgaire et rabaissante spécifiquement pour les femmes.

Le langage interdit

Il est intéressant d’observer et d’analyser comment la sémantique contribue au maintien du tabou autour de la sexualité. Dès lors, en plus de la pudeur et des injonctions culturelles et sociales dont résulte le silence autour éducation sexuelle, vient s’ajouter l’absence de termes adéquats. Dès lors comment transmettre à une jeune génération une éducation ou ouvrir le débat sans refléter une image négative, abjecte et misogyne de la sexualité ?

Ce qui est troublant, c’est que dans littérature arabe, on retrouve de nombreux ouvrages de littérature érotique où les actes d’amour physique y sont non seulement poétisés mais aussi écrits de manière décomplexée et explicite en usant de toute la richesse de cette magnifique langue, avant que la pruderie et la pudeur ne s’invitent les condamnant ainsi à l’oubli et condamnant les actes d’amour corporels au silence. Et si on prenait le temps de rouvrir ces livres et redonner ainsi à la sexualité sa beauté et au désir sa grâce ? Peut-être trouverons-nous les mots et l’allégresse de cette communication de corps à corps …

Pour aller plus loin:

·        Ouvrages

Salwa Al Neimi,  La Preuve par le miel 

Abû Nuwâs, ou al-Ḥasan Ibn Hāni’ al-Ḥakamī, Diwan of Abu Nawas

Ibn Hazm, de l’Amour et des amants

Cheikh Nefzaoui, La prairie parfumée ou le jardin parfumé

Al-Jahiz, Ephèbes et courtisanes

Nedjma, l’amande

Le bréviaire arabe de l’amour, Ibn Kamal Pacha, Ahmad ibn Souleiman

Copuler est ma loi : un érotisme arabe islamique, textes recueillis par Bassam A. Saad.

Les Lois secrètes de l’amour en Islam, Omar Haleby et Paul de Régla

The Sultan’s sex potions: Arab Aphrodisiacs in the Middle Ages, Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī;

Sexualité et sociétés arabes , dossier préparé par Abderrahim Lamchichi

Désirs et sexualités : d’une culture à l’autre, d’une langue à l’autre , sous la direction de Jalil Bennani et Bertrand Piret

·        Podcast 

https://www.franceculture.fr/conferences/institut-du-monde-arabe/erotisme-et-litterature-arabe-au-moyen-age

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